Nouvelles‎ > ‎Messages‎ > ‎

LE CONSEIL DE SECURITE DES NATIONS UNIES, LE CHOLERA ET NOUS

publié le 24 sept. 2013 à 09:35 par Junia Barreau   [ mis à jour : 28 sept. 2013 à 14:43 ]
Le 23 Août 2013,  par Ericq Pierre*

Il ne fait aucun doute que le Conseil de Sécurité renouvellera sans discussion approfondie le mandat de la Minustah en octobre prochain. Les raisons officielles feront référence, entre autres, aux actions  à poursuivre pour l’amélioration de la sécurité des vies et des biens, le renforcement de la police nationale, l’aide aux victimes du tremblement de terre, particulièrement celles qui vivent encore sous des tentes, etc.  
 


Côté cour, le Secrétaire-Général fera une description des progrès que la Minustah a aidé à accomplir. Il saluera la mise en place des structures chères à l’ONU comme le CSPJ et le CTCEP, ce qui lui permettra de créditer le gouvernement de quelques avancées dans la marche vers la démocratie et la construction de l’état de droit. Il annoncera quelques mesures  pour réduire la taille  de la Minustah tout en  insistant sur la nécessité d’organiser coûte que coûte  des élections avant la fin de l’année. L’accent sera ensuite mis sur le fait qu’il reste à la Minustah tellement irresponsable de ne pas renouveler son mandat. Côté cour donc, l’ONU enverra,  chez nous, un jet d’eau chaude et un jet d’eau froide !
 
Mais, côté jardin, dans les réunions qui se tiendront à huis clos, les vraies raisons pour le maintien de la coalition seront beaucoup mieux décrites. Le Conseil reconnaitra  que le pays ne se porte pas bien, qu’il faut une vigilance accrue pour le respect des lois en vigueur, pour la défense de la liberté d’expression,  pour la protection des vies et des biens, pour aider à combattre la corruption à tous les niveaux et enfin pour lutter contre le choléra. Mais, je doute fort que le mot choléra  apparaisse plus d’une fois dans la Déclaration officielle du Conseil. 
 
Jusqu’à présent, aucun des six organes principaux de l’ONU, à savoir l’Assemblée générale, le Conseil de Sécurité, le Conseil économique et social (Ecosoc), le Conseil de tutelle (sic), la Cour Internationale de justice et le Secrétariat n’est disposé à reconnaitre la responsabilité de la Minustah dans l’introduction du choléra chez nous. On peut même parler de conspiration du silence. 
 
En privé, certains fonctionnaires de l’ONU reconnaissent qu’il s’agit d’un cas de négligence aux conséquences catastrophiques pour Haïti. Mais, pour des raisons évidentes, aucun n’est prêt à faire des déclarations publiques. Le représentant d’un des pays membres de l’Ecosoc m’a même affirmé que ce serait à la fois irresponsable et stupide de sa part de mettre en cause l’ONU, alors que le pays victime, en l’occurrence, Haïti, se refuse à le faire. Dans ma quête pour comprendre la position de l’ONU sur ce dossier choléra, j’ai fait face à des interrogations étranges. Quelqu’un m’a même demandé si le plus important pour le peuple haïtien était que l’ONU reconnaisse ses responsabilités ou qu’elle cherche à collecter des fonds pour  combattre l’épidémie. Ce qui est évidemment mal poser le problème. La vraie question devrait être : Qu’est-ce qui empêche l’ONU de faire les deux ?    
 
Qu’est-ce qui empêche l’ONU de reconnaitre formellement que le choléra a été introduit en Haïti par un contingent de casques bleus venus du Népal où le choléra est endémique ? Pourquoi s’obstine-t-elle à nier ce qui est mis en évidence de façon scientifique irréfutable par plusieurs éminents spécialistes ?  
 
Dans un éditorial daté du 12 Août 2013 intitulé « Righting a deadly wrong in Haiti » ( Pour corriger une erreur mortelle en Haïti), le Washington Post, tout en félicitant l’ONU pour son travail en Haïti a mis l’institution devant ses responsabilités. Le texte est sous-titré : L’ONU a déclenché une épidémie de choléra.  L’ONU a la responsabilité d’aider à l’éradiquer.  La réaction de l’ONU est venue du porte-parole du Secrétaire-Général qui indique, dans une lettre au journal datée du 15 Août que l’ONU a besoin d’appui financier  pour combattre le choléra. L’auteur rappelle aussi que « dès le début de l’épidémie, l’ONU a été sur le terrain, répondant aux alertes de nouveaux cas, supportant les soins aux victimes, réhabilitant les centres de santé, parallèlement  à ses efforts à long terme pour l’amélioration des infrastructures d’eau potable et d’assainissement ».  Il en a profité pour lancer un appel aux donateurs pour appuyer le plan à long terme d’Haïti pour éradiquer l’épidémie de choléra.   
 
Cette réponse a provoqué (fait rare dans les annales du Washington Post) un deuxième éditorial sur le même sujet, le 17 Août,  pour rappeler au porte-parole « qu’il a délibérément ignoré le focus central de l’éditorial du 12 Août et qu’en refusant d’admettre ses responsabilités, les Nations Unies mettent en doute leur propre crédibilité et leur autorité morale non seulement en Haïti mais aussi dans les autres pays où son personnel est déployé. »  
 
Effectivement, quelqu’un qui lirait la réponse du porte-parole sans connaitre les antécédents pourrait penser que l’ONU n’a aucune responsabilité dans cette tragédie et que le choléra est le résultat de la promiscuité dans laquelle vivent  une majorité d’Haïtiens et le manque d’hygiène auquel ils sont assujettis. D’autant que, sitôt après le tremblement de terre, nombre d’ONGs  alertaient déjà la population et les dirigeants sur les risques d’une explosion de choléra.  Mais même dans son cauchemar le plus terrible, aucun Haïtien ne pouvait s’imaginer qu’une épidémie qui allait faire très rapidement 8.000 morts et infecter plus de 700.000 personnes serait provoquée par le laxisme de certains bureaucrates de l’Onu dont la mission est, entre autres, de prévenir et combattre ce genre de problèmes.   
 
L’institution ne doit donc pas s’étonner que son obstination à ne se reconnaitre aucune responsabilité dans ce désastre soit interprétée par plusieurs observateurs comme ajoutant l’injure à l’offense faite au peuple haïtien.
 
Quand on sait que l’ONU est favorable au principe de pollueur/payeur adopté par l’OCDE et qui pénalise les Etats pollueurs, on ne peut pas comprendre que cette institution refuse de se ranger du bon côté de l’Histoire en reconnaissant ses responsabilités dans l’introduction du choléra chez nous. On ne comprend pas pourquoi elle ne voit pas la nécessité de présenter des excuses au peuple haïtien qu’elle a  condamné à  lutter contre le choléra pendant encore trois ou quatre générations avec tout ce que cela comporte de peines, de frustrations et de stress. Car il ne faut pas s’y tromper : le choléra, absent du pays, pendant plus de 150 ans, sera avec nous pour au moins 50 ans encore, malgré les efforts méritoires du MSPP, tant la souche qui nous a attaqués est vivace . 
 
Mais l’ONU estime qu’en demandant à la communauté internationale de financer la lutte contre le choléra, elle a fait non seulement ce qu’il fallait, mais surtout elle essaie d’obtenir ce dont, d’après elle, Haïti a besoin le plus pour combattre le choléra : de l’argent, de l’argent, encore de l’argent. Et pourquoi cet argent qui est d’ailleurs difficile à collecter ne s’accompagnerait-il pas d’un peu de respect et de considération pour les parents et proches des victimes?  
 
Pourquoi faire la sourde oreille aux revendications des parents des victimes ? Le choléra a produit beaucoup d’orphelins, a jeté beaucoup d’enfants dans les rues, condamné à la misère des milliers de familles qui sont totalement livrées à elles-mêmes. Le pire c’est que je suis convaincu que les bureaucrates de l’ONU/Minustah  capitalisent beaucoup sur le fait que les Haïtiens ne pourront jamais se mobiliser en nombre suffisant pour exprimer leur solidarité avec les parents et proches des victimes, tant ils sont absorbés par la recherche de solutions à leur propres problèmes de primum vivere. 
 
En tant qu’Haïtien, j’ai des difficultés avec la Minustah qui va boucler l’année prochaine 10 ans de présence continue en Haïti. Je continue de croire qu’elle devrait partir le plus tôt possible. Mais, je professe du respect pour le travail que réalisent les organisations de la grande famille des Nations Unies en Haïti et dans le monde.  Je sais qu’il n’y a aucune place dans la feuille de route de l’ONU pour le mépris des peuples ni pour le non-respect de leur dignité. La seule explication à laquelle je m’accroche pour affronter cette indifférence vis-à-vis du respect et de la dignité du peuple haïtien, c’est que des bureaucrates froids et cyniques ont pris l’institution en otage sur le dossier d’Haïti et lui recommandent fortement de n’assumer aucune responsabilité dans cette épidémie afin de ne pas créer des précédents que d’autres pourraient exploiter à l’avenir. C’est à se demander à quoi servent tous ces séminaires et retraites sur les notions de crédibilité et d’éthique auxquels les fonctionnaires de l’ONU sont tenus de participer ?  
 

 Ericq Pierre est un ancien cadre de la Banque inter-américaine de développement.